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Rwanda par Cathy et José

L'Amour entre deux familles que le hasard a réuni .

samedi 29 novembre 2008

Les politiques africains dans le collimateur de la justice française

Jusqu’où l’appareil judiciaire français peut-il aller ?

Associations, ONG ou familles, elles demandent justice et les autorités judiciaires françaises se font un devoir de répondre à leur besoin de punir les coupables de crimes qui ont coûté la vie à des proches. L’appareil judiciaire se met alors en marche et n’hésite pas à s’attaquer à de hauts responsables politiques tunisiens, algérien, rwandais ou encore djiboutien, jusqu’à se heurter à la raison d’Etat... qui souvent l’emporte.

vendredi 28 novembre 2008, par Falila Gbadamassi, Stéphane Ballong

Interpellés ou appelés à témoigner dans des procès en France, plusieurs responsables politiques africains sont dans la ligne de mire de la justice française. Rose Kabuye, la directrice de protocole du président rwandais, Paul Kagame, a été arrêtée en Allemagne, puis extradée vers la France. Elle y sera inculpée le 19 novembre pour « complicité d’assassinat ». En novembre 2006, le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière avait émis un mandat d’arrêt international contre neuf personnalités rwandaises, dont la diplomate, qu’elle soupçonne d’être impliquées dans l’attentat qui a coûté la vie au président Juvénal Habyarimana. Son assassinat est à l’origine du génocide rwandais de 1994. Mise en liberté provisoire, Rose Kabuye n’a pas l’autorisation de quitter la France. Tout comme Mohamed Ziane Hasseni, le chef du protocole du ministre algérien des Affaires étrangères. Il a été lui aussi arrêté en août dernier, puis libéré. Il est accusé d’avoir commandité l’assassinat en France de l’opposant algérien et citoyen français Ali Mecili en 1987. Alger, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Mourad Medelci, a d’ailleurs estimé qu’il était retenu en otage.

Témoins ou prisonniers de la France

Quand ils ne sont pas contraints de rester dans l’Hexagone, les politiques africains qui ont maille à partir avec la justice française sont appelés à témoigner. Le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali est invité à comparaître comme témoin, annonçait mercredi, Me Eric Plouvier, avocat de la victime, au procès en France d’un ancien diplomate tunisien accusé de torture. Les témoignages de l’ambassadeur de la République tunisienne en France, Mohamed Raouf Najar, et Zouhaier Gombri, consul de Tunisie à Strasbourg, sont également sollicités. Si le président tunisien ne s’est pas encore exprimé sur la requête de l’avocat français, Simone Gbagbo, la première dame ivoirienne, elle, a décidé de ne pas répondre aux multiples convocations de la justice française dans l’affaire Kieffer. Le journaliste franco-canadien est porté disparu depuis avril 2004. Guy André Kieffer enquêtait sur le financement de la filière cacao en Côte d’Ivoire. Le juge Patrick Ramaël convoquera, pour la première fois, l’épouse du président ivoirien et le ministre d’Etat Paul Antoine Bohoun Bouabré à témoigner en juillet 2008. Sa requête restera sans suite, tout comme la seconde en octobre 2008.

Deux ans plus tôt, un mandat d’arrêt international a été délivré contre deux proches du président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, le procureur de la République et le chef des services secrets djiboutiens, dans le cadre de l’affaire Borrel. Accusés de « subornation de témoins » dans l’enquête sur le meurtre du juge Bernard Borrel, ils ont été condamnés par contumace à dix-huit mois et un an de prison ferme. Le corps du juge français avait été retrouvé en octobre 1995, calciné, à Djibouti. Le magistrat enquêtait sur l’attentat du Café de Paris, à Djibouti, où un Français avait été tué. Les avocats d’Elisabeth Borrel ont demandé par la suite à entendre le président djiboutien. La veuve du juge considère le chef de l’Etat comme l’un des commanditaires de l’assassinat de son époux. En juin 2008, la Cour internationale de justice a estimé que la France n’avait pas à transmettre le dossier aux autorités djiboutiennes qui en ont fait la demande. Une décision à laquelle les autorités judiciaires administratives françaises ne se sont pas immédiatement opposées. Cette attitude donne, encore une fois, matière à s’interroger sur les motivations de Paris qui choisira, pendant longtemps, de s’aligner sur l’hypothèse de Djibouti : la thèse du suicide. Peut-on risquer de déplaire au président d’un pays qui accueille une base militaire où sont stationnés 2 900 soldats français ?

Répondre à la soif de justice des familles des victimes

Associations, ONG et familles des victimes se sont portées partie civile dans ces affaires qui s’apparentent souvent à des crimes d’Etat. C’est leur détermination qui pousse les autorités judiciaires françaises à investir la sphère politique des pays concernés. Quand il s’agit de l’intérêt des civils, la justice française met tout en branle, au risque de créer l’incident diplomatique et de se heurter à la raison d’Etat. Kigali a interrompu ses relations diplomatiques avec Paris depuis 2006.

Il en va tout autrement quand des intérêts économiques sont en jeu, notamment ceux de l’Etat français. Dans l’affaire Elf, les présidents Eduardo dos Santos de l’Angola, Paul Biya du Cameroun et Omar Bongo Odimba du Gabon n’ont jamais été inquiétés par la justice. Pourtant, ces chefs d’Etats auraient perçu, de façon indirecte, des fonds du groupe pétrolier français, au titre de l’exploitation de l’or noir dans leurs pays. Aucune condamnation n’a été prononcée contre eux. Nicolas Sarkozy recevra même Omar Bongo, en 2007, au lendemain de la condamnation de plusieurs dirigeants d’Elf.

Préserver ses intérêts économiques

Autre affaire : l’Angolagate, dont le procès à démarré à Paris début octobre. Elle concerne l’un des plus importants trafics d’armes du XXe siècle vers l’Afrique. Valeur estimée : plus de 790 millions d’euros. Dans ce procès, l’accusation estime qu’une trentaine de hauts responsables politiques angolais, dont le président José Eduardo dos Santos, ont perçu des commissions. En mai dernier, le président français Nicolas Sarkozy est même allé rassurer son homologue à Luanda. Il lui avait alors promis qu’aucun ressortissant de son pays, où la France a de nombreux intérêts pétroliers, n’aurait à répondre à la justice dans l’Angolagate. Nicolas Sarkozy à invité José Eduardos dos Santos à tourner la page de ce « malentendu ».

Même scénario au Soudan, où Total, le géant pétrolier français, a repris en juillet ses activités après vingt ans d’interruption. En septembre dernier, selon le journal suisse Le Temps, Paris aurait entamé des démarches auprès de la Cour pénale internationale (CPI) pour annuler la procédure judiciaire lancée contre le président Omar el-Béchir. Le chef de l’Etat soudanais est accusé de crimes contre l’humanité au Darfour, en proie à une guerre civile depuis 2003. La France comptait parmi les pays qui préconisaient que les responsables de ce conflits soient traduits devant la justice internationale. Deux mois après l’annonce du retour de Total au Soudan, elle change de position. D’après le Sudan Tribune, Bruno Joubert, le Monsieur Afrique de Nicolas Sarkozy, aurait garanti aux autorités soudanaises le soutien de l’Hexagone pour un report des poursuites judiciaires contre Omar el-Bechir. Lorsqu’il s’agit d’intérêts économiques, tout reste négociable. Même la justice.


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jeudi 27 novembre 2008

Rwanda - Les responsables politiques et militaires français du massacre ne sont toujours pas poursuivis

L'arrestation en Allemagne début novembre puis le transfert en France de Rose Kabuye, une proche du président rwandais actuel Paul Kagamé, fait suite au mandat d'arrêt international lancé par le juge français Bruguière dans le cadre de son enquête sur l'assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana.

Cet attentat meurtrier avait été l'élément déclencheur du génocide au Rwanda en1994. Les extrémistes Hutus au pouvoir, soutenus par la France, avaient saisi ce prétexte pour exterminer les Tutsis et les Hutus modérés, faisant près d'un million de victimes. La victoire militaire des forces rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), dirigé par Kagamé, avait mis fin au génocide. À l'époque, en France, François Mitterrand était président de la République, Édouard Balladur Premier ministre, l'amiral Lanxade chef d'état-major, et Nicolas Sarkozy porte-parole du gouvernement.

Depuis quatorze ans, contre toute vérité le gouvernement français nie son implication dans le génocide rwandais. Il multiplie les contre-feux pour détourner l'attention : la procédure décidée par le juge Bruguière en fait partie. Celui-ci accuse le président Kagamé d'être à l'origine de l'attentat, et donc d'avoir sciemment déclenché le génocide qui se préparait. Il y a deux ans, il a même lancé des mandats d'arrêt internationaux contre Kagamé et certains de ses proches ! La ficelle était un peu grosse, le gouvernement rwandais avait aussitôt rompu toutes relations diplomatiques avec la France. Et en août 2008 il répliquait aux accusations françaises en publiant un rapport sur l'implication de la France dans le génocide. Kagamé menaçait de lancer à son tour des mandats d'arrêts internationaux contre des hommes politiques et des militaires français, responsables de ce qui avait eu lieu au Rwanda. L'arrestation de la diplomate rwandaise sur demande de la France intervient donc dans ce contexte tendu entre les deux pays.

Un massacre programmé

Quels que soientt les responsables de l'attentat, cela ne change rien au fond de l'affaire. Le génocide contre les Tutsis était programmé depuis longtemps. Et ce qui est incontestable, c'est le rôle joué par l'impérialisme français, et en premier lieu par François Mitterrand, dans le soutien au régime dictatorial d'Habyarimana, dans la préparation du massacre et dans son exécution. Les dirigeants français au pouvoir à l'époque connaissaient ces préparatifs. De 1990 à 1994, des officiers français étaient présents dans presque tous les organes de sécurité rwandais. Ce sont des militaires français qui ont formé l'armée rwandaise mais aussi les miliciens Interahamwe, bandes armées proches du pouvoir, fer de lance des massacreurs. Les gendarmes français avaient contribué au fichage informatique des Tutsis et des opposants politiques Hutus ; ce qui a facilité leur extermination. Enfin, les banques françaises ont aidé financièrement la dictature d'Habyarimana.

La France responsable et coupable

Entre 1990 et 1994, malgré de nombreux signes annonciateurs du massacre, à aucun moment le gouvernement français n'a changé de politique. Et quand celui-ci a commencé, il a continué à soutenir la dictature. En juillet 1994, pour éviter la débandade de l'armée rwandaise et des milices responsables du génocide, les militaires français sont intervenus pour organiser une prétendue « zone humanitaire sûre ». Mais c'était en réalité pour organiser le transfert des débris de l'appareil d'État rwandais au sud du pays puis au Congo voisin. Cette dernière opération militaire, dite «  opération Turquoise », avait été directement pilotée par l'Élysée, les proches de Mitterrand l'informant quotidiennement du développement de la situation.

L'arrestation de Rose Kabuye fait d'ores et déjà l'objet d'intenses tractations entre la France et le Rwanda. Quelle qu'en soit l'issue, une chose est sûre, les vrais responsables politiques et militaires du génocide ne sont pas sur le banc des accusés. Ils n'ont même jamais été inquiétés. Bien qu'ils aient le sang de tout un peuple sur les mains, ni un Mitterrand de son vivant, ni un Balladur, ni un Lanxade, ni aucun autre responsable politique ou militaire français n'a été à ce jour inquiété ou jugé pour leur politique criminelle au Rwanda.

René CYRILLE        http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2104&id=47

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mercredi 26 novembre 2008

Ce cri que l’on n’entend pas

Courrier des lecteurs

Ce cri que l’on n’entend pas

CLICANOO.COM | Publié le 26 novembre 2008

Ce cri qui n’est même plus une plainte Ce cri unique jeté par des bouches, des souffrances multiples Ce cri il me semble l’avoir trop entendu C’est la voix des fils de l’Afrique que l’on tue Que l’on tue par des regards détournés, par de l’action qui ne vient pas, par des bras mortellement croisés. Ce cri que l’on n’entend pas C’est l’assourdissante fanfare qui accompagne ce vieux couple Peaux noires et morts sages Peaux noires et souffrances silences Destins africains et questionnements : Le souvenir du Rwanda ne peut-il rien pour le Congo ? La planétaire Obamania ne peut-elle rien de plus, ne dira-t-elle rien de plus pour le Congo ? Ce cri que l’on n’entend pas charrie déjà sur ce fleuve de sang L’autre hypocrite, tardif et un peu raciste cri, celui-là même que J’entends déjà : plus jamais çà Plus jamais çà, plus jamais çà, bis repetita Plus jamais çà jusqu’à la prochaine fois. C’est un bien triste respect de la vie que nous chante cette chanson-là. D’abord les longs commas de ce cri que l’on n’entend pas, et puis une cacophonie de plus jamais çà.

Armel Bataille (NPAR)

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mardi 25 novembre 2008

Sanglantes convoitises

Question rouge sang à plusieurs millions de dollars : est-ce que les si malheureux ressortissants de l’est de la R.D.C connaîtront jamais la suave tranquillité de la paix longue dans leurs terroirs ? Depuis la chute de la dictature de Mobutu et le terrible génocide du Rwanda en 1994, rien ne va décidément plus là-bas. De nouveau, les observateurs craignent un embrasement généralisé de la région. Because le bras-de-fer opposant Nkunda à Kabila, un général d’opérette félon à un héritier qui n’a rien fait de remarquable pour se retrouver chef d’Etat, sinon être le fils de son père assassiné. Les images bouleversantes de la détresse des populations passent et repassent en boucle sur les chaînes de télévision globales. Alors même qu’un nouvel ordre mondial s’esquisse dans des cénacles dont elle est brillamment absente, l’Afrique continue de se signaler sur la planète sous le signe de la barbarie et des sanglantes convoitises. Sur les lieux mêmes où l’écrivain anglais d’origine polonaise, Joseph Conrad, planta à la fin du 19ème siècle le cadre de sa longue et emblématique nouvelle, Au cœur des ténèbres. Un des plus cinglants réquisitoires qui ait jamais été produit contre les abus du colonialisme européen à cette époque.

Avidités
Le pitchoun Joseph Conrad rêvait du Congo, le puissant et sinueux fleuve, tellement semblable sur les mappemondes de son enfance à un serpent. Le destin fit de lui un marin au long cours qui servit dix ans le roi des Belges, Léopold II, alors propriétaire du vaste territoire d’Afrique équatoriale nommé Congo et déjà fabuleux. Au cœur des ténèbres raconte magnifiquement l’odyssée peu banale d’un aventurier, Kurz, qui vient en Afrique attiré par ce qui se dit alors en Europe des richesses qu’elle recèle. Sol comme sous-sol. Kurz est un personnage vil, dépourvu de scrupules, vraiment prêt à tout pour étancher sa brûlante soif du lucre. Absolument tout. Lui y’en a être prédateur de très, très haut niveau, ainsi qu’une figure emblématique de l’exaction dans la littérature mondiale. La figure de toutes les avidités cousues au fil écarlate de la cruauté. Blanche hier, elle est dorénavant noire.
Les Kurz d’aujourd’hui ne viennent plus d’ailleurs, de loin. Pour parler en langue hip-hop, ils sont dans la place. Bel et bien. Affûtant leurs dents longues et acérées de sauriens sur la lime de l’ambition personnelle, la compassion ne les étouffe guère. Le sillage historique de ces Kurz black de peau n’est que désolation et leurs motivations politiques sont un méchant paravent derrière lequel ces flibustiers dépourvus du sens de l’honneur dissimulent des intentions strictement crapuleuses. Charles Taylor, Foday Sanko, Johnny Koroma, bourreaux implacables, inoubliables, du Libéria et de la minuscule Sierra Leone. Avec l’homme alors fort de Monrovia en ordonnateur de la terreur, tellement sûr de lui et de son fait. Objectif au final: contrôler le commerce du diamant. A vouloir s’en mettre plein les comptes pour mener des vies dorées de rentiers jouissant d’une belle fortune dynastique, ils se font épouvantables saigneurs, organisateurs zélés du chaos. Et vont pérorer fièrement au micro accompagnant les caméras de CNN, pendant que leurs miliciens sous influence s’en prennent aux populations civiles dont le seul tort est de se trouver là, sur leur chemin de violence et de mort.

Echo
Fauteurs d’apocalypse et de tragédies épouvantables, rejetons incandescents de l’enfer, les Kurz noirs n’innovent certes pas. Que nenni. Ils sont un écho d’avant-hier, d’un long chapitre sordide de notre histoire. Comme un remake ignoble sur un mode postmoderne. Voire même ces Kurz-là sont une manière de suite logique pas sweet du tout. Leurs très anonymes devanciers ne se sont en effet pas privés de ravitailler à cette époque les cales des navires de la Traite en “ bois d’ébène ” destiné à servir sur les plantations de ce qui était alors le Nouveau Monde. Moyennant of course une contrepartie : des étoffes pour la vêture, des perles pour la parure et la frime, des spiritueux pour l’ivresse, et des fusils évidemment pour inspirer le respect aux tribus voisines qui n’en avaient point. Elémentaire avantage stratégique. Les vendus sont régulièrement mis en avant dans cette scabreuse et globale saga esclavagiste, on parle toujours des esclaves, mais presque jamais des vendeurs autochtones appâtés par la pacotille des rusés Blancs. Silence complet dans la salle sur les collaborateurs locaux des négriers. C’est un gros point aveugle dans tout le ramdam autour de la renaissance africaine. Autant que c’est trop facile de désigner unilatéralement les autres comme seuls responsables de nos vicissitudes africaines.
Tout ce qui est arrivé au continent ne nous sert visiblement guère de leçon. Comme il y a quarante ans, mais qui s’en souvient encore? Du Biafra et de son abominable million et demi de morts, en 1968, qui donna naissance à MSF ? Fait divers et rien de plus à l’aune de la négligence ? La “ mocheté ” selon Sony Labou Tansi, génial écrivain congolais décédé en 1994, se prolonge, prospère, bat son plein au sud du Sahara. Et Myriam Makeba s’en est allée rejoindre sa fille chérie Bongui. Merci pour la musique Mama Africa. Le plus fou aujourd’hui, c’est que ce renégat de Laurent Nkunda aura certainement jubilé à l’annonce de la victoire du Barack Obama et disserté abondamment sur l’évènement avec ses ouailles qui lui cirent les pompes, ses zélateurs. Menaçant de marcher sur Kinshasa, comme hier le père de l’autre, ce matamore tropical se voit déjà en nouveau libérateur du Congo, auréolé de gloire. Un vulgaire tueur menant une meute de vulgaires tueurs. Les animaux les plus féroces ne se comportent pas du tout ainsi. Aucun. Eux n’en finissent pas de montrer et de démontrer que l’homme est grave quand il verse dans le Mal en toute lucidité. Ils sont fous de diams comme des mélomanes raffoleraient de Brahm’s.

Trou noir
Par ailleurs, et ce n’est pas la moindre des conditions favorables à leur émergence sur les scènes nationales dont ils ont défrayé et défraient la chronique, les dictatures abrogées par les vents d’Est et l’écroulement du Mur de Berlin, à la charnière des années 80 et 90, ont laissé derrière elles presque toujours des sociétés exsangues, inciviles, des corps à peine collectifs, des chancres mous. Des sociétés hautement réceptives et tellement propices aux ego si boursouflés des Taylor & Co qui font leur piédestal du rétrécissement général des femmes et des hommes accablés de peur depuis 1960. Ils représentent la forme extrême du Fiasco de la post-Indépendance en Afrique. Qui ne voit où cette engeance qui se repait du malheur humain a conduit la Somalie ? Les war lords l’ont déchiquetée et ce sont des innocents qui en font les frais au quotidien. La destination touristique prisée des happy few au bord de l’Océan Indien a viré zone de non-droit : les pirates y nichant en viennent à arraisonner des superpétroliers géants à l’instar du saoudien Sirius Star. Le même spectre glauque hante de fait la R.D.C : la dilacération de cet immense territoire en une juxtaposition d’enclaves privées et lourdement gardées attestant définitivement de l’impuissance du pouvoir central à imposer sa loi. Trou noir à l’horizon.

Par Lionel Manga
Le 20-11-2008

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jeudi 20 novembre 2008

France-Rwanda : l’embarrassant héritage du juge Bruguière

Les juges Marc Tredivic et Philippe Coirre n’étaient pas à la fête dans la nuit de mercredi 19 à jeudi 20 novembre. Ils ont en effet vu le juge de la détention et des libertés suivre le parquet et ordonner la mise en liberté, sous un contrôle judiciaire assez relâché, de Rose Kabuyé, qu’ils venaient de mettre en examen pour « complicité d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». Un cas unique dans les annales judiciaires françaises : aucune détention provisoire pour un tel chef d’inculpation !

Les deux magistrats anti-terroristes ont hérité de l’empoisonnante instruction menée en solo par le juge Jean-Louis Bruguière sur l’attentat qui, le 6 février 1994, coûta la vie aux présidents rwandais et burundais, à l’équipage français du Falcon 50, et à leurs accompagnateurs. Les magistrats n’avaient pas le choix. Il leur fallait réclamer à l’Allemagne l’extradition de Rose Kabuyé, directrice du protocole de la présidence rwandaise, arrêtée à Francfort le 9 novembre en vertu du mandat d’arrêt émis en 2006 par Bruguière.

La comparution de Kabuyé permet enfin aux avocats Bernard Maingain et Lev Forster de prendre connaissance du dossier. Ils ne manqueront pas d’en faire ressortir quelques faiblesses. Certaines sont déjà connues : les rétractations en cascade de témoins clés de l’accusation, tel Ruzibiza.

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mercredi 19 novembre 2008

Déplorable inertie judiciaire dans les dossiers rwandais, par André Guichaoua

Malgré la création du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en 1994, la politique de lutte contre l'impunité mise en oeuvre au Rwanda, cette justice demeure contestée parce que, au nom de la monstruosité du génocide des Tutsis, elle n'a jugé que les crimes constituant le génocide des Tutsis tandis que le travail de vérité sur la guerre civile n'a qu'à peine été engagé.

En raison du blocage des enquêtes par les autorités rwandaises, puis de leur abandon imposé au TPIR par les procureurs successifs, l'attentat du 6 avril 1994, généralement considéré comme l'élément déclencheur du génocide, figure désormais parmi les affaires les plus troublantes de la littérature conspirationniste où les révélations de vrais ou faux témoins nourrissent d'innombrables scoops journalistiques.

PROCÉDURES EN DÉSHÉRENCE

Alors qu'une des prévenus, Rose Kabuye, s'est livrée pour être transférée en France, les polémiques partisanes vont crescendo et démontrent que la gestion politico-judiciaire de cette affaire et de la plupart des dossiers judiciaires relatifs au Rwanda, traités en France, s'avère catastrophique. Tout observateur informé serait écoeuré en découvrant les démarches, passe-droits, solidarités, blocages, détournements de procédures qui font que la France officielle héberge et protège des ressortissants rwandais sur lesquels pèsent de très lourdes charges, serait surpris par l'inertie qui pèse sur tous les dossiers. La position dégradée dans laquelle se trouve la France tient à son refus d'instruire ou d'assumer les plaintes et instructions pendantes pour certaines depuis la fin de la guerre.

En laissant les procédures en déshérence, ce sont bien les autorités judiciaires qui portent la responsabilité de l'instauration d'un climat délétère autour des dossiers rwandais. Dans ce contexte, la débandade des témoins rwandais engagés dans la procédure Bruguière est compréhensible. Alors que l'instruction sur l'attentat du 6 avril a déjà causé bien des assassinats et des disparitions, quelle protection les témoins peuvent-ils attendre du juge alors que les procédures sont enlisées et soumises à la raison d'Etat ?

Je rappellerai aussi que, depuis 1994, avec la multiplication des procès tenus au Rwanda et à l'extérieur, un "marché des témoins" s'est structuré et prospère en raison de la faiblesse des investigations de terrain et des preuves matérielles. Des témoins professionnalisés s'échangent entre les parties d'un procès à l'autre, le faux témoignage a été institutionnalisé avec les repentis, la banalisation des débauchages et des rétractations affaiblit partout les procédures... C'est dans ce contexte que se situe la décision rendue par la chambre d'appel de La Haye qui vient de confirmer une décision du TPIR refusant le transfert d'accusés vers le Rwanda, estimant que ce pays n'offre pas les garanties suffisantes pour organiser des procès équitables.

Mais les crimes pour lesquels des ressortissants rwandais sont poursuivis étant imprescriptibles, aucune sortie à la sauvette n'est praticable. Il importe qu'une justice transparente et exigeante réintroduise de la responsabilité, rehausse le niveau des débats, valide des preuves et émette des jugements. En raison même des critiques qui pèsent sur les procédures françaises, il est urgent que le parquet les relance activement et que des juridictions françaises puissent enfin donner l'occasion d'entendre contradictoirement les arguments et preuves des uns et des autres, de confronter les témoins à leurs dépositions et aux faits allégués.

Le déférement de Rose Kabuye au parquet ainsi que les réquisitions du ministère public et du juge de la liberté et de la détention seront un signe fort de la volonté des autorités judiciaires françaises de poursuivre ou non les procédures en cours.


André Guichaoua est professeur à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, témoin expert auprès du TPIR d'Arusha.

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vendredi 14 novembre 2008

Ruzibiza l'affirme, j'ai tout inventé, et les Français ont tout gobé

Le régime de Kigali sait où je suis et comment je m'y suis rendu. Je voulais savoir à quel point les politiciens français haïssait les Tusis rwandais et jusqu'où ils voulaient aller contre notre gouvernement.

Surprenant n'est-ce pas. Comme opération embrouille on aura rarement fait mieux. Nous n'en disons pas plus. Nos lecteurs et nos lectrices pourront juger par eux-mêmes.

On pourra trouver ici dans les pages webs de Les nouvelles de Kigali à Bruxelles, l'entrevue accordée par Abdul Ruzibiza à la radio rwandaise Contact FM de Kigali.

Attachez vos ceintures!

Voici notre traduction du compte-rendu publié dans le quotidien gouvernemental New Times de Kigali :

“Les accusations sont basées sur une histoire qui a été montée (une arnaque) par nul autre que moi (Ruzibiza)... et par les témoins auxquels ils (les Français) ont parlé par l'entremise de mes services et je sais comment tout ça a été planifié depuis le début, “a affirmé Ruzibiza en exclusivité à la Radio Contact FM, mardi soir.

Selon le ministre de la Justice, Tharcisse Karugarama, Ruzibiza est le troisième témoin à s'être rétracté, après  Deus Kagiraneza et Emmanuel Ruzigana, ce qui peut potentiellement miner grandement la cause du juge français.

Ruzibiza affirme que sa rencontre avec le juge Jean Louis Bruguière, fut organisée grâce à des membres des FDLR qui étaient en contact avec l'Ambassade française à Kampala.

“Je fus mis en contact avec lui (Bruguière) par l'entremise de l'ambassade de France à Kampala et toutes les communications ont été assurées par le leadership des  FDLR,” affirme Ruzibiza.

Il ajoute qu'avant sa rencontre avec Bruguière, il a rencontré un policier qui travaillait pour la présidence française à Paris qui lui fut présenté à l'époque sous le nom de Pierre Payebien NDLR Obsac : c'est ce qu'on pourrait qualifier de nom de terrain "inspiré").

“Ce policier a rédigé le document et l'a remis au juge qui l'a signé et (ensuite) je l'ai signé à mon tour... Je n'ai jamais parlé à Bruguière. Même au cours des 30 minutes que nous avons passées ensemble, nous n'avons jamais, si mes souvenirs sont exacts, échangé plus que cinq mots," affirme Ruzibiza.

"Toute cette histoire fut montée par moi et je suis prêt à en assumer les toutes les conséquences," rajoute Ruzibiza

Ruzibiza qui dit avoir suivi de près les machinations du gouvernement français dans ses efforts pour discréditer le gouvernement rwandais, rajoute que Kabuye est victime de ces machinations.

Avec huit autres officiers supérieurs de l'Armée patriotique rwandaise (APR), une force militaire qui a évincé le gouvernement génocidaire, Kabuye est accusée par le juge français d'avoir participé à l'attentat contre l'avion qui transportait l'ex-président (sic) Juvenal Habyarimana.

"Elle ne s'est jamais trouvée près du terrain des opérations et son arrestation est absurde... Elle est seulement une victime," affirme Ruzibiza qui a fui le pays il y a plus de huit ans.

Il (Ruzibiza) remet également en question les compétences de Bruguière en tant que juge, affirmant que ce dernier est un politicien qui est à l'heure actuelle conseiller du président Nicolas Sarkozy.

De plus, il remet en question la légitimité des mandats d'arrestation qui ont été lancés pour la mort de l'équipage de militaires français qui était aux commandes du Falcon 50 de Habyarimana.

"Que faisait un équipage militaire dans un aéronef civil? Leur présence était en-soi illégitime. Ces gens n'étaient que des mercenaires," affirme Ruzibiza, qui fut également un membre de l'APR durant la lutte de libération de 1990-1994.

"Ceci fait en sorte que l'ensemble du dossier est sujet à caution, comme nous l'avons toujours soutenu et ceci démontre à quel point cette cause est dangereuse," affirme Karugarama, qui est également le procureur général du Rwanda. Ce dernier rajoutait que, depuis le début, tout cela a été fabriqué pour servir les intérêts français.

Concernant la légalité d'une rétractation de témoignage, Athanase Rutabingwa, un avocat, a déclaré qu'une telle rétractation est admissible en cour, affirmant que cela va dans le sens des intérêts de la personne qui est accusée.

Les mandats d'arrestation qui ont été produits sur la base du principe de juridiction universelle ont été vigoureusement contestés par différents partis, à la fois au niveau national et international. Ils semblent être un abus du droit international.

Kabuye a été arrêtée dimanche à l'aéroport de Francfort alors qu'elle arrivait (en Allemagne) pour préparer une visite présidentielle. Elle a depuis demandé à être extradée en France pour plaider son innocence.

PB

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mercredi 12 novembre 2008

La françafrique par F. X. VERSCHAVE, président de Survie de 1995 à 2005

Retranscription de conférences-débat données par F. X. VERSCHAVE, président de Survie de 1995 à 2005.
(L’ensemble de ces textes a été publié en 2000 dans un petit fascicule intitulé Françafrique, le crime continue, Tahin Party.)
“Je suis dans le malheur. Je ne veux pas retourner dans un pays noir.”
Bouna Wade, Sénégalais de 17 ans, mort le 9 juin 1999 en tentant de rallier clandestinement la France par avion.

Je commencerais par une précaution oratoire : mon exposé en prendra forcément l’allure puisqu’il me faut résumer en peu de temps environ mille pages de faits et d’analyses, assorties de plus de deux mille notes - le contenu des deux ouvrages que j’ai publiés récemment : La Françafrique et Noir Silence . J’y renvoie ceux qui veulent du détail, de la précision, davantage de nuances. Ici, j’essaierai de dégager des lignes de force, en relation avec la question qui nous préoccupe ce jour.
Il me faut d’abord rappeler brièvement les schémas de fonctionnement de la politique franco-africaine, ses logiques. Il n’est pas possible, sinon, de situer les responsabilités dans la succession de crimes contre l’humanité et de génocides qu’elle a couverts, ou parfois agencés. On peut représenter cette politique par deux schémas : celui de l’iceberg, et celui d’un réseau pyramidal, dont la tête saute à la mort de Pompidou pour laisser place à la juxtaposition d’une douzaine de réseaux et lobbies parallèles.
Dès son retour au pouvoir en 1958, De Gaulle comprend qu’il est acculé à accorder les indépendances africaines. Les discours décolonisateurs américain et soviétique renforcent en effet le mouvement des peuples. Il accorde donc ces indépendances : c’est la face émergée de l’iceberg, toute blanche, “la France amie de l’Afrique”, etc. En même temps, De Gaulle demande à son bras droit Jacques Foccart de mettre en place un système de dépendance intégrale : il s’agit de conserver un cortège d’États clients, l’accès à des matières premières stratégiques, et la dîme pour son parti politique. Sous la légalité proclamée s’installe donc une illégalité de fait. Organiser cette illégalité sur quarante années n’a pu se faire que par des moyens illégaux, inavoués.

Foccart commence par sélectionner des chefs d’État “amis de la France” - par la propagande, des fraudes électorales massives, et deux punitions exemplaires : l’épouvantable répression des indépendantistes camerounais, l’élimination du président togolais élu malgré la fraude, Sylvanus Olympio. Le seul rescapé de ses complots, Sékou Touré, en deviendra paranoïaque. Foccart tient son “pré-carré” par un contrôle économique, monétaire, militaire et barbouzard. La convertibilité du franc CFA permet tous les circuits parallèles d’évasion de capitaux, de la rente des matières premières et de l’aide publique au développement. Paris impose une série d’accords militaires léonins, largement secrets. Chaque chef d’État est chaperonné par un officier de la DGSE, qui en principe le protège, mais peut aussi favoriser son élimination, comme dans le cas d’Olympio. Les Services français recourent au besoin à des groupes de mercenaires ou des officines de vente d’armes. Ils disposent de ressources supplémentaires et de faux nez commodes grâce à une série d’entreprises, grandes ou petites. Loïk Le Floch-Prigent l’avoue carrément dans sa confession : Elf a été constituée, entre autres, à cet effet. De même, quantité de PME de fournitures ou de “sécurité” ont permis, par leurs surfacturations, de financer les aventures tricolores des Denard et compagnie, au Congo-Kinshasa, au Nigeria, aux Comores, etc. - jusqu’à l’envoi de mercenaires serbes au Zaïre. Cette constellation de moyens de dépendance illégale est tout à fait attestée. Ceux qui ont vécu durant ces quarante dernières années dans les pays francophones au sud du Sahara ne discutent pas cette influence prépondérante de la France - qui est, j’insiste, une illégalité, puisque la légalité, c’est l’indépendance. Prenez le cas du Gabon et de sa rente pétrolière - la différence entre le coût d’extraction et le prix du marché. Cet argent, plus d’une centaine de milliards de francs depuis 1960, s’est comme évaporé. Il n’y a pas grand-chose de légal dans cette affaire. Pendant ce temps, les Gabonais sont parmi les peuples de la terre les plus mal soignés. Autrement dit, ils n’ont guère vu la couleur de leur or noir, ils en ont été spoliés. Depuis l’Élysée, donc, Foccart tenait les fils militaires et civils de son réseau occulte, très arrosé. Lorsque Giscard l’a limogé, la tête de ce réseau pyramidal a sauté, d’autres réseaux et lobbies ont conquis leur autonomie. En caricaturant, on est passé du réseau Foccart, avec une stratégie de raison d’État contrôlée depuis la présidence de la République, aux frères et neveux de Giscard, aux fils de Mitterrand et Pasqua… À la tête d’Elf, on est passé de Guillaumat, ancien ministre des Armées, aux frasques mégalomanes du couple Le Floch, manipulé par l’inquiétant Sirven. Une douzaine de réseaux ou lobbies se juxtaposent, plus ou moins autonomes, avec chacun leur micro-stratégie - un peu comme un manège d’autos tamponneuses. C’est devenu cela, la politique africaine de la France. Ce qui complique la question de la responsabilité. Il n’y a plus un décideur, Foccart, rendant compte quotidiennement à De Gaulle. Il y a de multiples (ir)responsables, des chefs de réseaux jusqu’aux échelons subalternes, s’accoutumant à la délinquance, au crime économique et politique. Et puis il y a une responsabilité supérieure : tous les présidents de la République et les Premiers ministres depuis vingt-cinq ans ont parfaitement toléré ce système devenu chaotique, incontrôlable, tout en sachant que ce système est criminel, que ses acteurs pratiquent des méthodes de voyous, qu’ils disposent de caisses noires phénoménales, qu’ils interviennent dans un contexte dégradé par la manipulation de l’ethnicité, et qu’ils sont parfois aussi peu lucides qu’une bande d’ingénieurs ivres dans une centrale de Tchernobyl. La responsabilité la plus grande appartient à ceux qui autorisent ce n’importe quoi.

Énumérons ces réseaux et lobbies. Le réseau initial, le réseau Foccart, a été légué à Jacques Chirac. Dès 1970, Charles Pasqua s’est disputé avec Foccart. Il a édifié, à son compte, un puissant réseau. Celui de Giscard n’a pas eu la même ampleur, ni celui des Mitterrand père et fils (souvent allié au réseau Pasqua). Il faudrait encore citer le réseau d’Alain Madelin et celui de Michel Rocard, ascendant. À côté, quelques grandes entreprises mènent leur propre stratégie de monopole. Elf gouverne trois ou quatre pays, comme le Gabon, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, elle fait la politique de la France en Angola ou au Nigeria, etc. Le groupe Bouygues contrôle les services publics en Côte d’Ivoire et a bénéficié de gros marchés privilégiés, tout comme Suez-Lyonnaise-Dumez et son méga-corrupteur André Kamel. Le groupe Bolloré a bâti un empire africain dans le transport, la logistique, le tabac, et d’autres matières premières agricoles ou sylvicoles. Il est en passe de remplacer Elf pour la qualité de ses liens avec les services secrets : son “Monsieur Afrique”, Michel Roussin, est l’ancien numéro deux de la DGSE. Il y a ensuite l’État-major, où la plupart des officiers ont connu des carrières africaines accélérées : il fait la politique de la France à Djibouti et au Tchad. Il y a les différents services secrets, généralement rivaux : la DGSE, pionnière et encore pivot, mais aussi la DRM (Direction du renseignement militaire), qui a joué un rôle important au Rwanda ; la DST (Direction de la surveillance du territoire), qui s’aventure hors de l’Hexagone dans des pays comme le Soudan, l’Algérie, la Mauritanie, le Gabon ou le Burkina , la DPSD (Direction de la protection et de la sécurité de la Défense), ex-Sécurité militaire, qui est censée contrôler les trafics d’armes et les mercenaires, et dont je montre dans Noir silence qu’elle y est totalement mêlée. Il faut aussi tenir compte d’excroissances francs-maçonnes, notamment à la Grande Loge nationale française, héritière des loges coloniales, où l’on retrouve à la fois les généraux Déby, Sassou-Nguesso, Compaoré et Gueï, Omar Bongo et les deux cents principaux décideurs gabonais, les anciens ministres Roussin et Godfrain, une bonne partie de l’establishment de l’armée, des Services, des médias français, ainsi que les grands aiguilleurs de la corruption (Méry, Pacary, Crozemarie,…). Citons encore les Rose-Croix, très influents en Afrique centrale, des sectes diverses, etc.

On peut se représenter le système de décision franco-africain comme une grille de mots croisés. En chacun de ces réseaux et lobbies, représentés comme des colonnes verticales, peuvent coexister, telles des strates horizontales, toute une série de motivations, depuis les zones les moins rationnelles du cerveau jusqu’aux plus intellectuelles. Partons des strates les plus basses : on rencontre les affaires de mœurs, qui ne peuvent être passées sous silence parce que, omniprésentes, elles procurent des moyens de chantage considérables sur un certain nombre de personnalités françaises ; on remonte à l’avidité criminelle (trafics d’armes, de mercenaires, de drogue, blanchiment d’argent), puis au lucre rentier, la captation des matières premières et de l’aide au développement (elle n’est pas présentée comme criminelle, mais l’exploitation du pétrole ou de la forêt s’accompagne souvent d’assassinats politiques, de guerres civiles, ou de massacres de populations). Continuant de remonter l’échelle des motivations, on trouve les corporatismes militaires, les copinages entre l’armée française et un certain nombre de chefs d’État militaires, avant ou après leurs coups d’État. On croise ensuite les obsessions ou schémas géopolitiques : le syndrome de Fachoda - la phobie des Anglo-Saxons -, la grande politique arabe de la France, la défense de la Francophonie, voire certaines idées plus généreuses. En fait, pour comprendre la politique de la France dans un pays africain, il faut chaque fois remplir cette grille de mots croisés : il faut se demander, au Rwanda, au Togo ou ailleurs, quels sont les réseaux présents et quelles sont leurs motivations ; les cases de la grille représentent leurs conjonctions ; lorsque, dans un pays, un réseau a une motivation précise, on remplit d’un gris plus ou moins foncé la case correspondante, selon l’influence locale du réseau et la force de cette motivation. Chaque réseau, rappelons-le, a souvent plusieurs motivations : certains vont à la fois défendre la grandeur de la France, avoir des intérêts privés considérables, être pris dans des mécanismes de chantage, etc. Cet ensemble de cases plus ou moins noircies, différent d’un pays à l’autre, fournit la représentation de systèmes complexes, dépendant aussi des liens avec les dirigeants africains. Car si je parle de “Françafrique”, c’est que tout ce système fonctionne grâce à la mise en place, la protection et la pérennisation des chefs d’État “amis”, de leurs régimes claniques et clientélistes, dont certains ont partiellement inversé la relation de dépendance, tant ils ont accumulé les moyens de pression sur les décideurs français.

Ce cadre étant esquissé, ajoutons quelques indications sur l’iceberg avant de passer aux différents crimes contre l’humanité et génocide(s) commis depuis quarante ans au gré de ses dérives.
La majeure partie de la relation se passe en dessous de la ligne de flottaison, dans une zone sombre. Il faut s’accoutumer à des règles de fonctionnement souterraines (ou sous-marines), qui n’ont pas grand-chose à voir avec celles que nous connaissons, avec la légalité internationale, la fiabilité de l’information ou le théâtre politique hexagonal. Ainsi, l’opposition droite/gauche y est largement dépassée. Charles Pasqua et François Mitterrand se rencontraient régulièrement dans une villa d’Elf. Ils avaient la même conception de l’Afrique, à base de pessimisme cynique. Les fréquentes alliances entre les réseaux Pasqua et Mitterrand avaient de quoi dérouter, dans les années quatre-vingt, les électeurs de leurs partis respectifs.

Sur un autre registre, Loïk Le Floch-Prigent a confirmé récemment, dans un documentaire d’Arte, qu’Elf armait les deux côtés de la terrible guerre civile angolaise, qui a fait des centaines de milliers de morts, transformant l’un des pays les plus riches d’Afrique en l’un des pays les plus pauvres. Total a fait de même. Dans la guerre civile au Congo-Brazzaville, les réseaux français ont également armé et financé les deux camps. C’est arrivé aussi au Tchad, etc. La première fois que nous avons rencontré ce double jeu, nous avons été surpris. En fait, c’est assez courant. Cela permet de maintenir un pays dans un état exsangue, avec un État diminué, auquel il est plus facile d’arracher des concessions.
Explorant la face immergée de l’iceberg, nous avons découvert que ceux qui avaient pris le pouvoir sur Elf à partir des années 80 étaient d’abord des vendeurs d’armes : ce n’étaient pas les pétroliers qui faisaient accessoirement des ventes d’armes, mais des gens dont la compétence principale était la vente d’armes qui étaient devenus les stratèges de la conquête pétrolière : les Alfred Sirven, Étienne Leandri, Pierre Léthier ou leurs disciples. Pourquoi l’affaire Elf est-elle partie d’une vente d’armes (à Taiwan, en apparence du moins) ? Parce que ce sont les mêmes réseaux et circuits de corruption. L’intersection est très large entre ventes d’armes et de pétrole. De même entre ces ventes et les Services. Sirven est un honorable correspondant de la DGSE, il était “traité” par le numéro deux de la DGSE, Pierre Léthier - que l’on retrouve dans une autre affaire Elf, Mitterrand-Kohl ou Leuna-Minol, révélatrice de l’état de nos démocraties européennes. Ainsi, une partie des fonds gigantesques de la rente pétrolière (comme de l’exploitation forestière) et des commissions sur les ventes d’armes sont récupérées par les gens des services secrets, qui multiplient par trois, cinq ou davantage les crédits votés par le Parlement. Cela leur permet de financer des guerres secrètes, ou les “coups tordus” dont ils se sont fait une réputation depuis la guerre d’Algérie. Accessoirement, avec au moins trois milliards de francs sur ses comptes en Suisse, Sirven peut se vanter d’avoir acheté la quasi-totalité de la classe politique française…

En regardant d’encore plus près le fonctionnement de ces gens des Services, on s’aperçoit que leurs réseaux sont branchés de longue date sur le trafic de drogue, depuis la guerre d’Indochine, et sur les circuits africains du blanchiment d’argent, via les loteries, paris hippiques et casinos. À cet égard, certains pays comme les Comores, Djibouti ou la Guinée équatoriale font figure de plaques tournantes, objets de convoitises récurrentes. L’ampleur de ces intersections, comme on dit en mathématiques, révèle le délabrement des régulations financières et démocratiques.

Quelle rationalité subsiste-t-il dans les décisions politiques de la France vis-à-vis de l’Afrique ? Quelle capacité d’informer pour les médias français, au milieu de telles pressions ?

J’en arrive aux crimes contre l’humanité et aux génocides qui ont été commis durant cette période, dans les pays soumis à l’influence française. Il convient, je le rappelle, de distinguer deux périodes : avant 1974, la responsabilité élyséenne, sous la baguette de Foccart, est dominante ; après, on entre dans l’ère de l’”irresponsabilité” partagée, encouragée. Je rappelle aussi que l’hôte actuel de l’Élysée, Jacques Chirac, est l’héritier du réseau et des méthodes de Foccart. Sans la même exclusivité, certes, mais il est quand même le chef des Armées et le patron de la DGSE. De 1955 à 1970 (avec une pointe de 1957 à 1963), la France déclenche une guerre semblable à celle du Vietnam pour écraser le mouvement indépendantiste UPC de Ruben Um Nyobé. Une répression épouvantable fait de cent à quatre cent mille morts (le bilan n’a jamais pu être fait). Elle ne figure dans aucun manuel français d’histoire, bien entendu. Ce massacre a pris rapidement une tournure raciste, c’est-à-dire qu’on a stigmatisé les ennemis politiques comme appartenant à une seule ethnie, les Bamiléké - ce qui n’était pas vrai. On a attisé et cristallisé une haine ethnique. Un officier français, le colonel Lamberton, a écrit dans une revue militaire un passage que je suis obligé de vous citer tellement il évoque des tragédies plus actuelles : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique, les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. […] Qu’un groupe de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion, n’est pas si banal en Afrique Centrale. […] L’histoire obscure des Bamiléké n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne montrait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun ».

La volonté de « puissance », la fable du peuple « étranger »… Moyennant quoi, on a massacré dans des proportions indicibles. Il y a deux, trois ans, quand j’ai enquêté sur cette guerre atroce, les gens qui l’avaient connu n’osaient toujours pas en parler, tellement ils restaient terrorisés. C’est inimaginable. La décolonisation de l’Afrique subsaharienne a été inaugurée par un vaste et long crime contre l’humanité, commis par des troupes françaises et leurs auxiliaires africains, les fameux “tirailleurs sénégalais” - plutôt tchadiens en l’occurrence.

Ensuite il y a eu la guerre du Biafra. Elle est plus connue sous l’angle de l’invention des Médecins Sans Frontières. Mais la réalité n’a pas grand-chose à voir avec ce qui nous a été raconté en France, version humanitaire . La Françafrique a soutenu dès le début une tentative de sécession de la province pétrolière du Nigeria, contre la volonté d’une majorité de ses habitants. Foccart, depuis l’Élysée, et le président ivoirien Houphouët ont mené cette guerre contre les Anglo-Saxons, fournissant une grande partie de la logistique et de l’armement, avec le Gabon comme base arrière. L’emblème de la Croix-Rouge a été vite détourné : les avions soi-disant destinés au pont aérien humanitaire livraient aussi des armes. Jean-Franklin Narodetzki a parlé ce matin de l’invention du “militaro-humanitaire” à propos de la guerre civile en Bosnie : je crois qu’elle a eu lieu beaucoup plus tôt, dès la guerre du Biafra.
Dans son livre extrêmement documenté, La politique africaine d’Houphouët-Boigny , Jacques Baulin a écrit à ce sujet un chapitre édifiant. Une société suisse était chargée de la propagande du Biafra. Baulin a retrouvé ses argumentaires. Le gouvernement fédéral du Nigeria était accusé de vouloir affamer les Biafrais. Il y a eu certes une famine très importante dans le réduit sécessionniste. Mais c’est le camp séparatiste qui a refusé la proposition d’un approvisionnement diurne : il voulait conserver les vols nocturnes mêlant les armes à la nourriture. La manipulation de l’humanitaire, au grand dam des populations civiles, ne date pas d’hier.

En 1972, au Burundi, la dictature militaire tutsie a procédé au massacre systématique de l’élite hutue - quelque 200 000 personnes : un crime contre l’humanité massif, qui peut être qualifié de massacre génocidaire, sinon de génocide. La France était l’alliée du régime burundais, les moyens de sa coopération militaire ont facilité les massacres. Une responsabilité bien peu connue. Tout comme celle des réseaux françafricains dans les atroces guerres civiles du Liberia et de la Sierra Leone.
En 1987, la Libye et Foccart font assassiner Sankara, avec la complicité d’Houphouët. Leur ami Blaise Compaoré prend les rênes du Burkina. Tout ce beau monde, y compris le général ivoirien Robert Gueï, prépare l’agression du Liberia “anglo-saxon”, fin 1989, par les commandos de l’entrepreneur de guerre Charles Taylor. Deux ou trois ans plus tard, un disciple de Taylor, Foday Sankoh, monte une succursale en Sierra Leone, le sinistre RUF. La Françafrique a longuement soutenu et approvisionné, par ses achats de matières premières (bois, caoutchouc, diamants) et ses trafics d’armes, ces deux guérillas siamoises qui ont alerté la planète par une surenchère dans l’horreur - jusqu’aux loteries à l’amputation .

Toujours dans la même logique de concurrence avec les Anglo-Saxons, la Françafrique a établi un avant-poste au Rwanda. Je laisse à Jean-François Dupaquier le soin de parler des responsabilités françaises dans cette affaire, qui sont incroyables. Si l’on se réfère à la grille indiquée plus haut, on observera à l’époque, auprès du régime Habyarimana et du Hutu power, la présence du réseau Mitterrand, avec différentes motivations que je vous laisse imaginer. Il y avait aussi la DRM, qui a joué un rôle de propagande très important, ne cessant de dénigrer les Tutsis, qualifiés de “Khmers noirs”. Les génocidaires, eux, appelaient les Tutsis des “cancrelats”. À leurs côtés, les Services français n’ont pas trouvé mieux que de lancer une “Opération insecticide”, via Paul Barril . Ce travail de diabolisation n’a pas été sans effets…

Je terminerai ce trop rapide survol par les crimes contre l’humanité massifs au Congo-Brazzaville . Après un premier coup d’État manqué en 1991, la Françafrique a restauré le dictateur déchu Denis Sassou-Nguesso en 1997, au terme d’une guerre civile. Celui-ci ayant repris ses habitudes autocratiques et prédatrices, la guerre est renée de ses cendres, entraînant une répression épouvantable. Les troupes ou plutôt les milices de Sassou y ont été secondées par une coalition françafricaine de circonstance : un corps expéditionnaire venu de l’Angola (un régime allié d’Elf, de Chirac et des réseaux Pasqua) ; un contingent tchadien de l’ami Idriss Déby ; des restes de la Garde présidentielle de Mobutu et des forces rwandaises qui encadrèrent le génocide ; des mercenaires français, et de “vrais-faux mercenaires”, c’est-à-dire des militaires tricolores déguisés en mercenaires ; le tout avec l’argent d’Elf, de Bolloré, de grandes banques françaises. Entre décembre 1998 et décembre 1999, les agressions à connotation ethnique contre les populations civiles, au sud de Brazzaville et du pays, ont fait au moins autant de victimes que, durant la même période, au Kosovo, à Timor Est et en Tchétchénie réunis - en termes de morts ou de viols.

Qui vous en a parlé en France ? Si les médias sont restés muets, ce n’est pas en vertu de la théorie du “mort-kilomètre”, qui dissout l’intérêt dans l’éloignement : Timor est beaucoup plus loin que le Congo-Brazzaville ! Un pays qui, de surcroît, est l’une de nos principales sources d’approvisionnement en pétrole, et fut le berceau de la France libre. Pourquoi n’a-t-on pratiquement pas parlé des crimes contre l’humanité au Congo-Brazzaville ? Pourquoi ces reportages censurés, ces articles de désinformation ? Pour les mêmes raisons qui évincent de nos manuels d’histoire les massacres commis au Cameroun au tournant des années 60 (ou qui, en Turquie, ensevelissent le génocide arménien) : il y va d’un soi-disant intérêt ou honneur de l’État. Plutôt les intérêts de quelques-uns, et le déshonneur collectif.

J’en viens à l’actualité, à travers quelques exemples, pour vous montrer que, en dépit des résistances qui font reculer la Françafrique dans un certain nombre de pays, notamment en Afrique Occidentale où d’importants reculs de la françafrique ont été perceptibles, il existe un risque majeur de passer de la Françafrique à la Mafiafrique. Avec cette dernière, c’est le passage à une alliance entre les grandes puissances économiques - États-Unis, Grande Bretagne, France -, mutualisant leurs réseaux d’influence sur les pays pauvres, qui est à craindre.

Au Niger, le général Baré Maïnassara, dictateur mis en place par Foccart, a été renversé par quelques officiers et la France a aussitôt cessé sa coopération pour interruption du processus démocratique. Sans l’aide de la France, les militaires ont organisé les élections les moins contestées depuis quarante ans en Afrique. Aucun bulletin n’a été contesté. Il est évident que le régime nigérien issu de ces élections n’est pas constitué de saints - on vote toujours pour le moins mauvais - mais il est le fruit du choix du peuple nigérien, en l’absence de coopération électorale française. Au Sénégal, grâce à la conjugaison des téléphones portables et des radios locales, les sénégalais sont parvenus à court-circuiter le trucage habituel et éternel des résultats. Malgré une aversion française, les élections en Guinée Bissau ont été particulièrement honnêtes. Par conséquent, des changements ont lieu et le phénomène est contagieux en Afrique de l’Ouest.

La situation est beaucoup plus difficile en Afrique Centrale ; c’est effectivement une région extrêmement riche et les phénomènes de guerres civiles demeurent assez terribles.
Prenons l’exemple du Congo-Brazzaville. En 1990, une conférence nationale souveraine a instauré une constitution démocratique et mis en place progressivement des institutions démocratiques. Bien sûr toujours avec des hommes imparfaits, discutables, etc. Fait rarissime, nous avons la preuve - grâce un document trouvé par des juges dans le coffre-fort d’Elf au cours d’une perquisition - que les réseaux Elf, Pasqua, et Foccart, ont organisé un coup d’État pour renverser ce gouvernement démocratique, un an et dix huit mois après sa mise en place, et le remplacer par Denis Sassou Nguesso. Ce dictateur, renversé par les urnes, demandait 17 % des bénéfices de l’exploitation du pétrole pour son pays alors que le gouvernement démocratique du pays en demandait 33 %. Par conséquent, on n’a cessé de réarmer Sassou Nguesso par Gabon interposé notamment, grâce aux fonctionnements souterrains de la Françafrique. Et en 1997, au prix d’une guerre civile, il a pu reprendre le pouvoir en s’appuyant sur la garde présidentielle de Mobutu, une partie des extrémistes hutus du Rwanda qui s’étaient réfugiés au Congo-Brazzaville, quelques contingents tchadiens transportés par des avions français, et des amis angolais. Un renversement dans l’ordre des choses.

Ce qui a été plus terrible, c’est que revenu au pouvoir, il a continue ces mécanismes de pillage de la rente pétrolière, d’oppression des ethnies originaires d’autres régions que la sienne, etc. La guerre civile a redémarré à grande échelle en décembre 1998, un an après, jusqu’en décembre 1999. Durant ces douze ou treize mois de guerre, il y a eu plus de massacres de civils, de crimes contre l’humanité, de viols systématiques qu’au Kosovo, au Timor oriental et en Tchétchénie réunis. Comparez la couverture médiatique des ces trois événements dont je viens de parler et du Congo Brazzaville. C’est sans commune mesure. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai intitulé mon livre Noir Silence. L’un des problèmes majeurs du fonctionnement de cette Françafrique, c’est la manque d’information. L’ensemble des reporters qui voulaient s’y rendre ont été empêchés. Seul s’y est rendu Henryk Lindell, journaliste à Témoignage Chrétien, media parfaitement respectable mais qui n’a évidemment pas la même audience que TF1. Une guerre civile abominable s’est produite et vous n’en avez pas été informé. Cette guerre civile a mêlé des anciens miliciens du génocide rwandais aux corps expéditionnaires angolais, etc. et a eu recours à deux phénomènes inquiétants pour notre démocratie : des vrais mercenaires et des vrais-faux mercenaires.

Le 30 novembre 2000 notre association a organisé à l’Assemblée Nationale un colloque passionnant sur les mercenaires, réunissant les meilleurs spécialistes européens de la questions ainsi qu’un représentant du ministère français de la Défense. Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire, qui fait un travail d’information absolument extraordinaire, a confirmé certains faits incroyables concernant les mercenaires. Des vrais mercenaires, on connaît Bob Denard, etc. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui les officines principales de mercenaires en France sont liées aux milieux d’extrême droite, par des mécanismes très surprenants. Il a, à l’occasion de ce colloque, relaté l’histoire d’un personnage, dont le parcours est très instructif pour comprendre la logique françafricaine. En 1980, Bernard Courcelle est officier de la Direction de la Protection de la Sécurité et de la Défense, et a d’ailleurs pour collègue Bruno Gollnish. La DPSD est maître des habilitations « Défense », et est en charge du signalement des trafics d’armes et des recrutements de mercenaires. L’ancienne sécurité militaire est l’héritière, de par le recrutement de ses principaux cadres, d’organisations s’étant illustrées dans la période des années trente dans les complots fascistes à la fin des années trente, notamment la Cagoule. Il y a de fait encore aujourd’hui, une tradition extrémiste dans ce service.

En 1983, il crée une société de mercenaires avec son frère Nicolas. En 1984, il devient responsable de la sécurité chez Luchaire. Cette société d’armements a été mise en cause pour avoir acheminé des armes de la France à l’Iran. Il devient en 1989, responsable de la sécurité au musée d’Orsay dont Anne Pingeot, maîtresse de François Miterrand, est alors conservatrice. Compte-tenu des dizaines de millions voire la centaine de millions de francs dépensés par Mitterrand pour protéger son intimité, à travers notamment la création de la cellule élyséenne, Bernard Courcelle était forcément proche du pouvoir. Sans transition il est nommé en 1993 à la direction du Département protection-sécurité (le DPS), la garde présidentielle de Jean-Marie Le Pen. Il est ainsi passé de la DPSD au DPS et a commandé un millier d’hommes, d’anciens militaires, gendarmes ou policiers pour l’essentiel, très entraînés et que l’on retrouve en grande partie dans les sociétés de mercenaires. Il occupe enfin en 1999 la direction de la garde présidentielle de Sassou Nguesso qui venait de se rendre responsable de crimes contre l’humanité. Il y fait un bref passage et prend le contrôle de la sécurité des installations d’Elf à Pointe-Noire. Le parcours de cet homme est pour le moins étrange. Le DPS constitue ainsi un vivier de mercenaires, proche de la sécurité militaire. La scission du Front national n’a pas mis fin à l’existence de cette milice. Elle s’est elle même scindé en deux : le DPS et le DPA. Dans tous ces conflits où l’ethnisme est devenue une arme politique, l’envoi des mercenaires d’extrême droite n’est pas forcément le meilleur choix. Le mercenariat est un enjeu majeur aujourd’hui car il y a une nette tendance à passer en la matière de l’artisanat à l’industrie.

Cependant, parallèlement aux vrais mercenaires, agissent les vrais-faux mercenaires. Tout commence en 1990, au moment de la guerre au Rwanda qui a précédé le génocide. L’état-major de Mitterrand cherche des moyens d’intervenir plus discrètement. Le millier d’hommes du service-action de la DGSE capable d’intervenir sans uniforme est insuffisant. Il est alors envisagé de constituer hors hiérarchie, un commandement des opérations spéciales, dépendant directement de l’Élysée. Mitterrand se dote ainsi en quelque sorte d’une garde présidentielle, à l’image de ses amis chefs d’État africains. Ce commandement mènera une guerre pendant quatre ans au Rwanda avant le génocide. Cette garde présidentielle a évidemment été récupérée par Jacques Chirac qui l’a utilisée au Congo Brazzaville pour soutenir son ami Sassou Nguesso très branché lui aussi sur le pétrole. Chirac, rappelons-le, ayant hérité du réseau Foccart. Les interventions militaires officielles françaises ont ainsi été remplacées par des interventions de militaires déguisés en mercenaires. Cette réalité a en quelque sorte été avouée dans Jeune Afrique par Charles Josselin, ministre de la Coopération. Il a en effet déclaré : « De nombreux mercenaires, parmi lesquels des Français, […] suscitent la confusion en portant parfois un uniforme qui ressemble à celui qu’ils ont porté hier » Uniforme qu’ils reporteront demain probablement, pour beaucoup. Ces hommes mènent ainsi des guerres en notre nom, avec notre argent, sans que nous en soyons tenus informés. Un universitaire qui s’est intéressé à la question des mercenaires nous a par ailleurs expliqué que suite à un kriegsspiel réussi faisant intervenir des mercenaires, l’état-major s’est résolu à trouver un terrain d’application. Le Congo a été choisi suite à un moment d’hésitation sur le camp qu’il s’agissait de soutenir. On a transformé un exercice virtuel en exercice réel, avec toutes les conséquences que je vous ai décrites.

L’Angola, va sans doute devenir le plus important pays pétrolier d’Afrique avec, au large des côtes, de considérables gisements pétroliers. Ce pays a d’abord subi une guerre de décolonisation puis une guerre civile qui sévit depuis 1975. Ce pays est dans une situation de détresse épouvantable. C’est à la fois le pays le plus riche et le pays le plus pauvre. Les sites pétroliers de l’Angola se répartissent généralement de cette façon : 42 à 43 % pour Elf-Total-Fina ; 42 à 43 % pour une société multinationale anglo-saxonne - parce que l’opposition aux anglo-saxons s’arrête aux choses sérieuses - ; et puis 10 à 15 % pour une société très particulière, Falcon Oil par exemple dirigée par Pierre Falcone incarcéré pour trafic d’armes. . Pierre Falcone aurait ainsi fourni pour plus d’un milliard d’armements russe dans ce pays miné par la guerre civile. Falcone, qui n’est pas plus pétrolier que vous et moi, a créé aux États-Unis - tout en appartenant au réseau Pasqua parce qu’on n’est pas à une contradiction près - une société qui s’appelle Falcon Oil & Gas. Cette société de vente d’armes possède 10 % d’un bloc pétrolier (le bloc 33), soit un quart de la détention d’une énorme multinationale comme Elf-Total-Fina ou d’une multinationale américaine, sur des puits de pétrole. La présence des vendeurs d’armes et des sociétés de mercenaires sur les principaux sites de matières premières n’est même plus dissimulée. Il en est de même pour les diamants. Sur un autre puits, le schéma de répartition des risques est similaire, mais avec une société de mercenaires israéliens, ou une société arabe d’armement, etc. Ainsi, 10 à 15 % des parts de l’exploitation d’un puits sont contrôlés par des fauteurs de guerre. Il n’est dans conditions pas étonnant que la guerre dure depuis si longtemps. C’est même d’autant moins étonnant que Loïc Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf a avoué dans un documentaire diffusé par Arte, que son entreprise traitait avec les deux belligérants. Sans oublier qu’un pays en guerre est dans une situation d’extrême vulnérabilité pour négocier les revenus du pétrole.
Ceci n’est pas très étonnant. Après tout, l’affaire Elf est avant tout une affaire de vente d’armes. Les circuits de corruption, des ventes d’armes et de détournements sont les mêmes. Ils transitent par les paradis fiscaux et par un certain nombre de sociétés écran. Les gens qui sont à la fois sur le champ du pétrole et sur le champ des armes, ont aussi des responsabilités majeures dans les services secrets. Alfred Sirven qui s’est vanté d’avoir acheté la quasi-totalité de la classe politique française. Pierre Léthier qui était son agent-traitant à la DGSE, était numéro deux de la DGSE. Il a été remplacé par un françafricain extrêmement important, Jean-Yves Ollivier, très actif dans le contournement de l’apartheid en Afrique du Sud, qui figure aujourd’hui comme poisson-pilote du dictateur Sassou Nguesso, etc. en passant par la destruction des Comores. Tous ces gens-là sont soit dans les services secrets, soit d’honorables correspondants des services secrets. L’argent du pétrole est détourné et une partie sert à alimenter les “caisses noires” des services secrets qui disposent ainsi des budgets deux, trois ou quatre fois supérieurs à ceux votés par le Parlement français.

On retrouve ainsi les mêmes protagonistes, avec les mêmes banques, proches des mécanismes de blanchiment de l’argent sale en Afrique, dans les jeux, les casinos, les paris, etc. tout cela étant lié parfois au trafic de drogue. Charles Pasqua m’a attaqué en diffamation sur le livre la Françafrique. Il me demandait cinq millions, il a eu un franc. Je l’accusais d’un nombre impressionnant de délits. Et il ne m’a reproché qu’une seule accusation, concernant le Soudan. Je l’accusais notamment d’être à l’origine de la French-connection, via le trafic de drogue français en Amérique du Nord. Ricard dont Charles Pasqua était le représentant commercial servait de couverture. Les mafias corses et italiennes ont déversé de l’héroïne aux États-Unis pendant longtemps, notamment via Jean Venturi. Celui-ci était le représentant de Ricard en Amérique du Nord et selon une note de la CIA, datant de 1961, était aussi le distributeur de la French-connection pour toute l’Amérique du Nord. Il n’a pas été inquiété, puisque la CIA en fait de même, et en 1967 a été prié gentiment de quitter le territoire. La France n’a pas le monopole des mécanismes de branchement de services secrets sur l’argent de la drogue. D’ailleurs, Charles Pasqua qui fait de l’anti-américanisme son fond de commerce, est dans les meilleurs termes avec Georges Bush, ancien directeur de la CIA.

Ce qui se produit au Congo-Kinshasa, pays dépecé, ruiné, est exactement du même ordre. Il s’agit davantage de métaux rares, tels que le diamant, plutôt que de pétrole. On y assiste à une sorte d’internationalisation de la Françafrique. Les réseaux précédemment évoqués s’allient avec des réseaux similaires britanniques ou liés à l’ancienne Afrique du Sud de l’apartheid, aux États-Unis, en Israël, en Russie, dans la diaspora chinoise, etc. Il existe un risque majeur de regroupement de ces acteurs, qui vont se mener des guerres ou tourner les faits sur le dos de l’Afrique. C’est ce qui se passe aussi au Soudan où la France, en 1990, était l’une des seules à soutenir ce régime qui est coupable de la mort de 2 millions de personne. Nous pensions qu’avec l’Europe, les autres pays, hostiles à ce régime, convaincraient la France d’y renoncer. C’est l’inverse qui s’est produit : la France a convaincu l’Union européenne de soutenir ce régime. N’oublions pas que le pétrole y coule à flots. Les bénéfices de l’exploitation pétrolière accroîtront les capacités de financement des armes qui serviront à massacrer davantage les populations du Sud Soudan. Nombreux sont ceux qui nous reprochent d’être l’anti-France. Nous ne pensons pas qu’envoyer des mercenaires en Afrique serve beaucoup l’image ou la grandeur de la France, ni les valeurs qu’elle prétend défendre. Vous seriez sans doute opposés à ce que des mercenaires congolais, rwandais, on nom de la liberté du commerce, mènent des opérations en France. Pourtant, lorsque nous sommes allés protester au ministère des Affaires étrangères contre la guerre secrète menée par la France au Congo-Brazzaville, l’un des principaux conseillers d’Hubert Védrine nous a répondu, à propos de l’usage des mercenaires, qu’ils « respectaient la liberté du commerce ». Cette liberté du commerce reste cependant nettement unilatérale. Je ne pense pas que mener des grands projets inopérants, ruiner des pays à travers des dettes pour des biens ou services dont il n’ont jamais vu la couleur, serve réellement l’intérêt de la France à moyen terme.

Mais en fait, il y a deux France. A la fin du XIXème siècle un conflit important opposait les anti-dreyfussards qui pensaient que la grandeur de la France résidait dans la défense de l’honneur de l’armée et de la nation et ceux qui pensaient qu’elle se manifestait dans la vérité et la justice. Les seconds ont mis vingt ans à gagner. Alors qu’il était parfaitement prouvé que la condamnation de Dreyfus venait d’une parodie judiciaire monumentale, il a été condamné et il a fallu attendre vingt ans pour sa réhabilitation. Il n’empêche que ce combat primordial qui a littéralement divisé la France en deux a été décisif pour la formation des mentalités républicaines durant tout le vingtième siècle. Ce combat, de fait, se poursuit. Un magistrat coopérant français à Djibouti, Bernard Borrel, a été retrouvé “suicidé”. Sa veuve, également magistrate, qui a fini par obtenir le soutien de la quasi-totalité de la magistrature française dans son combat pour faire la vérité sur cette affaire, a constaté une énorme manipulation judiciaire. Comme au temps de l’affaire Dreyfus, il s’agit à tout prix de protéger l’honneur de l’armée dont Djibouti est une succursale et impliquée dans une série d’affaires nauséabondes . Ce qui m’a particulièrement frappé en écrivant la Françafrique, qui retrace l’histoire d’un certain nombre de gens qui ont lutté pour l’indépendance réelle de leurs pays, c’est que les veuves ou les enfants de ces personnages affirment avoir finalement lutté au nom des valeurs que cette seconde France leur avait apprises, et s’être heurtés à la première. Ils en sont morts.
Cette réalité peut paraître insupportable à certains d’entre vous : se savoir l’héritier d’un pays qui a commis tant de crimes, qui a prolongé depuis quarante ans la ruine d’un continent, n’est pas aisément acceptable. Parallèlement, nombreux sont ceux qui, même s’ils n’ont pas le pouvoir, se sont opposés à ce type de fonctionnement. Cette Françafrique, n’est certainement pas la représentation de la majorité du peuple français. Il faut par ailleurs se souvenir de ce qu’il y a de bon dans notre histoire. Je vais pour cela évoquer brièvement l’enjeu qui existe autour des biens publics.

En 1815, le gâteau national était réduit : il y avait à peu près 15 % de biens publics, assurant la sécurité extérieure, l’armée, la police, une justice de classes,… En l’an 2000, et au moins depuis trente ou quarante ans, dans le gâteau national français, figurent à peu près 45 % à 50 % de biens publics. On a ainsi ajouté à ce qui préexistait, la santé, l’éducation, la retraite, des prémices de droit au logement, etc. Mais le combat entre biens publics et biens privés est un combat permanent, un long combat à la fois pragmatique et idéologique. Des exigences nouvelles naissent - on a conquis par exemple la Couverture Maladie Universelle (CMU) qui est un bien public est extraordinaire en soi. A ceux qui pensent que les biens publics reculent, on peut montrer que depuis quinze à vingt ans, le combat reste à peu près égal.

Toutes les démonstrations économiques actuelles, y compris les statistiques de l’ONU, montrent que les pays les plus riches, les pays qui se portent le mieux en matière de “développement humain”, sont aussi ceux qui ont un taux important de biens collectifs, de biens publics. Il faut au moins 40% de biens publics pour avoir un développement économique et humain harmonieux. Cela prouve avant tout que ceux qui prétendent que les biens collectifs sont un luxe se trompent. Il n’existe pas de pays prospère et en bonne santé, y compris économiquement, qui n’ait pas un haut pourcentage de biens publics. Les pays qui sont en tête aujourd’hui en matière de bien-être sont des pays qui ont au moins 45 % de biens publics. Y compris sur le plan économique, une population bien éduquée et en bonne santé fonctionne mieux que dans la situation inverse. Aucune société ne peut tenir debout, survivre sans ces biens de civilisation, sans les protéger de la sphère de la marchandise. Tout n’est pas marchandable et le combat pour le maintien d’un certain nombre de valeurs, de biens qui échappent à la marchandise - que ce soit des biens culturels, des biens d’éducation, etc. - est un combat absolument essentiel.

Ce sont des jeux à somme positive. Il existe deux types de jeux mathématiques jeux. Il y a le jeux classique, pour les enfants que nous restons, qui est la bataille : ce que je gagne correspond à ce que l’autre perd. C’est un jeu à somme nulle. Et puis, il y a les jeux à somme positive qui sont plus difficile à comprendre. Ce sont ces jeux d’où l’on retire à la sortie plus que ce qu’on a mis en entrant. Ce sont des jeux de civilisation. L’acquisition des biens publics est un jeu à somme positive : l’attribution des congés payés aux salariés en 36 a abouti à un développement considérable de l’économie. De même que la mise en place de la Sécurité Sociale, ou du moins l’accès aux soins de santé.

Aujourd’hui, le véritable enjeu politique du XXIème siècle est le passage des biens publics nationaux aux biens publics à l’échelle mondiale. Pour des raisons à la fois objectives, et des raisons qui tiennent à l’ensemble de ce qui peut faire vivre l’humanité dans son ensemble, il est inéluctable de passer de 0,3% à 10, 15 ou 20 % de biens publics à l’échelle mondiale. Pourquoi ? Parce que les différentes sociétés sont confrontées à des menaces communes comme l’effet de serre, le Sida, ou liées à des phénomènes de protection alimentaire - les farines animales n’ont pas de frontières - la pollution des mers, ou la justice internationale. Pour que les génocides ne se reproduisent plus, il est indispensable, pour s’en prémunir, de mettre en place une justice pénale internationale, à travers la Cour Pénale Internationale. Je crois sincèrement que les deux jeunes guinéens qui se sont envolés l’été 1999 dans cet avion avec une lettre adressée aux dirigeants d’Europe en disant : « nous sommes des enfants comme les autres, nous avons droit aussi à l’Éducation », et qui sont morts de froid dans cette triste aventure, ont tenu un langage prophétique. Ils n’ont fait qu’expliciter l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » et nous ont indiqué la voie. La réalisation de cette requête est absolument inéluctable, à moins de déchirer la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Comment progressent les Biens Publics ? Certainement pas par l’opération du Saint-Esprit. Ces biens sont le fruit de deux siècles de mouvement social fluctuant et incertain. Si vous aviez évoqué auprès de ceux qui en 1850 protestaient pour l’indemnisation des accidentés du travail la Couverture Maladie Universelle, vous auriez été pris pour un fou. Pourtant, le combat a dépassé leurs espérances. Le mouvement social est un combat où, à travers des mécanismes complexes, la demande de la société civile se transforme finalement en décision politique. Aujourd’hui, le défi consiste à susciter le même engouement, au niveau de la solidarité internationale et remplacer l’aide publique au développement, dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle était davantage un alibi néocolonial, par la revendication par tous d’un certain nombre de droits fondamentaux. Ce sont ceux qui réclameront ces droits qui nous aideront et non plus l’inverse. Cette inversion de perspective est extrêmement intéressante : passer en quelque sorte de l’aide aux droits. Grâce aux mécanismes des jeux à somme positive, en réclamant leurs droits, ils vont élargir le gâteau pour tout le monde, notamment pour l’accès aux médicaments, face au scandale absolu de la manière dont les trusts pharmaceutiques empêchent l’accès, en particulier, aux médicaments génériques qui permettraient de soigner les dizaines de millions de malades du sida en Afrique. Des combats communs positifs et extraordinaires sont à mener. Il est vrai que le mouvement social a été dépaysé depuis quinze ans, s’entendant dire qu’il combattait finalement pour des vieilles lunes. Mais un combat n’est bien mené que s’il est placé sur le bon axe.

Les vrais enjeux actuels sont la défense - contre la pensée unique, une mondialisation de la marchandise - des valeurs et des biens de civilisation, et les étendre à l’échelle mondiale, pour un monde vivable. L’aspect négatif est commun au Nord et au Sud. Les mécanismes de la Françafrique - le pillage du pétrole, les diamants, les richesses de l’Afrique, le financement des gardes présidentielles claniques et ethniques, des sociétés de mercenaires -passent par les paradis fiscaux. Le détournement des aides publiques au développement transite également par les paradis fiscaux, de même que les ventes d’armes. Ainsi aujourd’hui, les systèmes frauduleux qui tentent d’achever la ruine de l’Afrique sont intégralement basés dans les paradis fiscaux et rejoignent l’argent du crime de la mafia. Aujourd’hui, chaque année, il y a mille milliards de dollars d’argent du crime qui transitent par les paradis fiscaux et qui colonisent peu à peu y compris nos propres banques : Paribas, le Crédit Agricole qui vient de racheter la Canadian Impérial Bank, une banque plus que douteuse etc. Dans les guerres civiles au Congo-Brazzaville comme en Angola, fondées sur la vente à terme de l’argent du pétrole, les banques françaises œuvrent avec des officines proches de la mafia russe. Ce mécanisme est extrêmement dangereux.

Ce qui a été conquis depuis deux cents ans, à travers les biens publics, n’a pas été financé par la quête à la sortie des Églises, mais notre système de fiscalité. Au risque de choquer, le fisc est en quelque sorte une œuvre de civilisation. Pour le bien-être collectif, chacun doit apporter une contribution. Or les paradis fiscaux sont la destruction du fisc et bientôt, avec les moyens télématiques actuels, seuls les imbéciles et les pauvres continueront de payer leurs impôts. Par conséquent, la multiplication des paradis fiscaux risque de faire disparaître tout ce qu’on a conquis depuis deux siècle, à savoir l’accès à l’éducation, la santé. La lutte contre les mécanismes qui mêlent l’argent du crime à l’argent du pillage ou de l’évasion fiscale, nous concerne tous. Pour être en mesure de défendre ce que nous avons de plus cher, nous devons absolument nous associer dans un combat qui rejoint aussi la défense des intérêts de nombreux pays du Sud. Avant de vous laisser la parole, je rappelle que l’ association Survie, créée en 1984 en France, s’est battue, à l’appel de 126 prix Nobel contre les mécanismes de l’extrême misère dans le monde, pour une réforme de l’aide publique au développement. Réalisant que les mécanismes de corruption et de criminalité politique n’étaient même pas marginaux, mais centraux dans le dispositif de coopération, l’association a décidé de mener un travail d’information, un sensibilisation et d’interpellation, notamment ponctuelles pour mettre foin à cette criminalité.

Ce que vous venez d’exposer s’applique-t-il à tous les pays du Sud ?

François-Xavier Verschave : Ce type de présentation ne peut être exhaustif et demanderait infiniment plus de nuances car la situation n’est pas uniforme. La Birmanie, pays asiatique, fait partie de la Françafrique : on y retrouve les mêmes mécanismes. Les sociétés d’hélicoptères qui œuvrent pour Total en assistance à la junte militaire birmane sont aussi celles qui travaillent au bénéfice de Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville. Au Mexique, on retrouve certains phénomènes de coopération militaire française semblables à ceux rencontrés en Afrique. Cependant, la situation de l’Amérique latine diffère sensiblement de celle de l’Afrique. Les “Tigres asiatiques”, qui se sont développés grâce aux capitaux de la diaspora chinoise, ont un statut encore différent. La Malaisie par exemple, considérée comme un pays en voie de développement, est devenue l’un des principaux investisseurs de la filière bois au Cameroun, participant, aux côtés des réseaux françafricains, au pillage éhonté de cette richesse du Cameroun .

Il faut arriver à percevoir aujourd’hui trois géographies parallèles :
- la géographie des pays dominés,
- la géographie des nouvelles mafias et des alliances entre mafias
- et la géographie des conglomérats dominants qui sont à la fois économiques et politiques, regroupant des multinationales et certains réseaux des pays du Nord.
En raison de l’impunité garantie par les paradis fiscaux, de la multiplication des capitaux mafieux et des tentations induites, le monde dominant, le “monde de Davos” tend à se rapprocher dangereusement du monde des mafias italienne, russe, israélienne, etc. Le remarquable ouvrage du juge italien Ferdinando Imposimato, dernier survivant de ceux qui ont combattu la mafia italienne, démontre parfaitement la manière dont le gouvernement italien a fini par capituler devant la mafia italienne, qui est en train de passer des alliances avec d’autres.
J’ai beaucoup apprécié vos deux derniers livres qui fournissent des informations extrêmement intéressantes sur les relations franco-africaines que l’on connaît finalement peu. J’ai cependant été déçue en lisant, à la page 455, à propos de la Nouvelle Calédonie, que Michel Rocard aurait « réussi une difficile étape de la décolonisation. » Je travaille sur la question des Territoires et du Département d’Outre-Mer depuis trente ans et j’espérais lire autre chose à ce sujet dans vos ouvrages. Ce sont des colonies, qui nous permettent d’être la troisième puissance maritime. La plus grande nappe de gaz au monde vient d’être découverte en Nouvelle Calédonie. En dessous, il y a évidemment du pétrole. La France a multiplié les actions barbouzardes dans les DOM-TOM, et personne n’en a jamais entendu parler. Ce sont les mêmes réseaux corses et autres qui y officient. On y retrouve Michel Rocard ou Guy Labertit, le responsable de l’Afrique au PS, qui s’est illustré en Côte d’Ivoire et qui avait été chargé de la Nouvelle Calédonie. Donc, - et ce n’est pas un reproche - vous faites un travail extraordinaire sur l’Afrique, mais quand on ne sait pas, on ne donne pas une bonne note.

FXV : Compte tenu des risques énormes que comportait ce “processus de décolonisation” et des informations alors disponibles, le processus de Nouméa permettait d’envisager à l’époque des perspectives d’évolution par rapport à des positions de blocages absolus, comme c’était le cas aux Comores. A condition que les acteurs locaux s’approprient le processus, et un certain nombre d’acteurs canaques pourraient s’affirmer davantage. Le problème réside dans l’action de ces réseaux, qui maintiennent la Nouvelle Calédonie dans un état de colonie totale, notamment en éliminant les opposants. Compte-tenu de ce rapport de force, les accords de Nouméa apparaissaient comme susceptibles de faire évoluer la situation. Rendre possible le changement suppose d’avoir une conscience précise, de la similitude entre les réseaux qui sont à l’œuvre en Nouvelle Calédonie, et les méthodes de ces réseaux, en Afrique.

Quelles sont vos propositions pour que les Africains deviennent maîtres de leur destin et de leurs richesses ? En ne s’en prenant qu’aux grandes puissances occidentales, le discours que vous tenez ne dissimule-t-il pas une pensée Léniniste ? Je rappelle que l’URSS a participé, elle aussi, à la corruption et à la ruine de l’Afrique.

FXV : Survie est un mouvement citoyen. La théorie de Braudel permet de comprendre notre philosophie du pouvoir. Fernand Braudel, probablement le plus grand historien du vingtième siècle, a ainsi montré que, depuis les origines de l’humanité, se sont édifiés progressivement trois étages de l’économie, auxquels correspondent trois étages de la société :
l’économie de survie, de subsistance familiale, (le rez-de-chaussée)
l’économie d’échange local, (premier étage)
l’économie monde. (étage supérieur)
Les trois étages de l’économie se sont constitués à travers un processus d’éloignement. Au rez-de-chaussée, l’étage de fondement, se développe une économie non-monétaire ; au premier étage, sont pratiquées les règles de l’échange local. C’est l’étage de la régulation ; L’étage supérieur, étant celui de l’accumulation (des ressources et de la puissance), de la distance, de l’opacité… A cet étage, les acteurs font le contraire de ce qu’ils disent. Ils incitent à la pratique des règles du marché, mais grâce à leur puissance et leur éloignement, ils cherchent constamment à constituer des monopoles. Bill Gates, grand chantre de l’économie de marché se trouve bien entendu en situation de monopole. Braudel montre ainsi qu’il existe un étage intermédiaire qui pratique les règles du jeu ; un étage qui ne les pratique pas encore ; et un étage qui ne les pratique plus, tout en tenant un double langage c’est-à-dire en rendant hommage à la vertu.

Le même schéma se retrouve au niveau politique. Le clan et la famille au rez-de-chaussée ; l’échange, le débat public, la démocratie locale au premier étage ; et la macro politique, qui pratique le double langage. Les États-Unis et la France, par exemple, défendent la démocratie à l’échelle mondiale, tout en faisant obstruction à l’installation de celle-ci à l’ONU notamment. Dans un système, le double langage permanent et l’éloignement permettent à des acteurs de s’abstraire des règles du jeu de l’étage intermédiaire, appelé aussi étage de la société civile. Ce raisonnement est également valable dans d’autres domaines tels que le sport, la science ou la religion. On apprend le football dans la rue ; des millions de licenciés essayent d’appliquer les règles de jeu et respectent l’arbitrage ; puis au niveau du Milan AC ou de l’OM, les arbitres sont achetés, parce qu’il devient important de ne pas laisser fonctionner les règles du jeu.

Le schéma de Braudel s’applique par conséquent à tous les niveaux de la société. L’étage supérieur pratique un double langage constitutif, et deux types de sociétés se dégagent. Les sociétés en « ballon de rugby » et celles en forme de sablier. Les sociétés en “ballon de rugby” disposent d’un étage intermédiaire dilaté. Dans ces sociétés constituées grâce aux mouvements sociaux, les jeux sont à somme positive. Les femmes, jusqu’alors enfermées au rez-de-chaussée, ont accès aux étages de l’échange. Le rez-de-chaussée ne fonctionne dès lors plus comme un ghetto. On y vit encore parce que l’étage des fonctionnements non-monétaires ou de proximité est vital pour tout individu, mais des passerelles existent. D’autre part, l’étage supérieur est suffisamment restreint pour que les règles de l’étage intermédiaire soient défendues avec suffisamment de poids par les contre-pouvoirs.
Lorsque, pour des raisons historiques, la confiance disparaît, des sociétés en forme de sablier apparaissent. Plus personne ne croit aux règles du jeu, seuls les tricheurs gagnent. C’est par exemple le cas du dopage dans le cyclisme. Il n’y a plus que des jeux à somme nulle avec les très riches qui l’emportent sur les très pauvres. Ces sociétés sont extrêmement violentes et peuvent aller jusqu’au génocide dans la mesure où la violence est la seule arme de défense. Ce cas de figure, où les règles du jeu deviennent tot